Vivre le cyclone Maria et ses conséquences

Le cyclone Maria vu par satellite. L’oeil du cyclone (point noir) situé à 10 milles de Rivière Sens où était stationné Azymuthe.

Nous sommes à fin août 2017, en Suisse pour l’été et vu l’intensité de la saison dite cyclonique sur le bassin antillais, nous suivons d’un oeil attentif la formation et l’évolution des ouragans dans la région. Surtout parce que nous avons laissé Azymuthe en Guadeloupe, à la marina de Rivière Sens à un jet de noix de coco de Basse-Terre. Le 30 août, on apprend la formation d’un système cyclonique qui rapidement se renforce et se voit attribuer du nom bien connu des adeptes de la voyance : Irma. Rapidement, son intensité augmente jusqu’en catégorie 5, la plus haute de l’échelle de cotation des cyclones. On commence à en parler dans les médias où les spécialistes expliquent que si l’échelle comptaient plus de degrés, il devrait noté 6, voire même 7. On se contentera de la catégoriser en 5+.

Nous suivons son évolution (sa trajectoire) et constatons qu’il pourrait passer sur la Guadeloupe et on commence donc à transpirer un peu, ce d’autant que les températures estivales en Suisse s’établissent à un bon 32-35°. Par précaution, nous contactons Elie, le sympathique “gardien” de notre bateau sur place, lequel nous rassure en nous disant que toutes les dispositions cycloniques ont été prises et que maintenant, il ne reste plus qu’à attendre et voir ce qui va se passer. Wait and see, disent les Anglais du haut de leur très flegmatique réputation. Bien, alors attendons et voyons. Nous suivons l’évolution du cyclone presque heure par heure et commençons à nous détendre un peu quand nous constatons que Irma infléchit sa trajectoire vers le Nord. A priori, “nous” ne subirons Irma qu’à la marge. Quand je dis “nous”, c’est le bateau. Parce que nous, bien à l’abri en Suisse, ne risquons tout au plus qu’un coup de soleil pour avoir trop prolongé l’apéro dans le jardin.

Irma passe donc sur l’arc antillais bien au Nord de la Guadeloupe, dévastant Antigua-Barbuda, St-Barthélémy, St-Martin, puis St-Kitts & Nevis, Anguilla et les Iles Vierges britaniques, avant de continuer à semer mort et désolation à Porto-Rico, en République Dominicaine, à Haïti et Cuba. Il finit par toucher les Bahamas et la Floride, avant de se dissiper sur la Georgie et l’Alabama le 12 septembre. Avec l’un des bilans les plus terribles jamais enregistré dans la région caraïbe. Il est sans doute indécent de l’exprimer tel quel, mais en voyant Irma ne rien faire de plus que “nous” frôler, notre premier sentiment, très égoïste, fut le soulagement… La tristesse et la compassion pour celles et ceux touchés de plein fouet par le cyclone n’est venu que plus tard. C’est sans doute humain, mais ce n’est pas très glorieux tout de même. Un coup de fil à Elie 48 heures après le passage d’Irma nous a confirmé qu’il n’y avait aucun dégât, juste un gros coup de vent sans conséquence humaine ou matérielle. Nous avons eu chaud et beaucoup de chance.

La trajectoire de Kirk. Les forces de la Nature sont avec la Martinique.

Le facteur chance/malchance, justement, est essentiel lors de ces événements cycloniques. Malgré les outils les plus perfectionnés et disponibles pour évaluer la trajectoire et l’intensité des systèmes cycloniques, il n’y a jamais de certitudes. Jamais ! Il suffit de suivre la trajectoire des cyclones Kirk et Leslie pour s’en rendre compte. Kirk était prévu pour un passage direct sur la Martinique mise en alerte rouge et à moins de 24 heures de frapper l’île, il a décidé de tourner brusquement à gauche, descendant sur Ste-Lucie. Quant à Leslie, elle a fait des ronds dans l’eau au milieu de l’Atlantique pendant 3 semaines avant de se diriger vers les Açores et le Portugal. Le cyclone Hélène, parti du Cap-Vert décida d’arrondir sa trajectoire en remontant sur les Îles britaniques.

Anarchie cyclonique, la trajectoire de Leslie.

Bref, tout à notre soulagement, mêlé de tristesse et d’effroi à la vue des ravages causés par Irma dans le nord de l’archipel, nous découvrons qu’un nouveau système cyclonique s’est formé au milieu de l’Atlantique et prend plus ou moins la même trajectoire que Irma. Maria est née et cette fois, la chance ne sera pas de notre côté. Ce coup-ci, c’est pour “nous”. Nous suivons la trajectoire et le renforcement du système qui là aussi est annoncé directement sur la Guadeloupe. A son maximum (catégorie 5), Maria passe un chouïa plus au sud et traverse la Dominique. Dans l’hémisphère nord, il faut savoir que les vents d’un cyclone sont les plus violents dans son nord. Mais ce n’est pas le seul risque. Les cyclones génèrent une très forte houle dans leur sillage et provoquent des vagues de 7 à 10 mètres à leur abord direct. Maria passe donc sur la Dominique en catégorie 5 créant des vents de plus 320 km/h sur Les Saintes et le sud de la Guadeloupe dans la nuit du 18 au 19 septembre 2017.

La trajectoire de Maria. Les couleurs montrent le degré d’intensité.  Bleu = 1, Blanc = 2, Jaune clair = 3, Jaune foncé = 4, Rouge = 5 !

Pour nous en Suisse, c’est une nuit d’angoisse qui commence. Nous restons scotché aux sites qui proposent le suivi de l’ouragan en direct, et tentons d’en savoir le plus possible par SMS et WhatsUp en étant en contact avec des connaissances habitant aux Saintes. Jusque vers 2h du matin où les contacts sont définitivement coupés. Durant cette soirée, ce n’est pas à Azymuthe que nous pensons, mais à nos amis et connaissance sur place qui vivent cet enfer en direct, sans aucun moyen de fuite. Dès l’instant où nous avons la certitude que Maria ne “nous” épargnera pas, un certain fatalisme s’installe. Azymuthe est bien assuré, mais voilà, ce bateau, je l’ai cherché, j’en suis tombé “amoureux” quand je l’ai vu, je l’ai acheté et ai passé 5 mois à le préparer en vue de mon périple autour du monde. Ce n’est qu’un bateau, du matériel, mais voilà, j’y suis quand même attaché et c’est réellement ma nouvelle maison, mon lieu de vie principal que je partage avec la femme aimée.

La marina de Rivière Sens après le passage de Maria.

Ayant fini par sombrer dans un sommeil agité, je vais faire des rêves désagréables où je vois mon bateau tantôt fracassé à terre, tantôt perché dans un cocotier, tantôt gisant au fond de l’eau. J’imagine que la puissance évocatrice des images de Irma a joué un rôle non négligeable dans cette expérience onirique. Mais le plus perturbant, ce fut tout de même d’imaginer nos amis et connaissances pris dans cette fureur. C’est en parlant avec eux, plus tard, que nous pu mesurer ce qu’ils avaient vécu pendant ces heures. Larmes, tremblements, chair de poule, regards perdus dans le vague sont bien plus significatifs que n’importe quelle parole. Les mots deviennent dérisoires. Par chance, tous ceux que nous connaissions s’en sont sortis. Traumatisés, sans doute, mais vivants et entiers. Le plus dur, une fois le cyclone passé, c’est l’attente. Tous les moyens de communications sont coupés et donc, on ne sait pas. On suppute, on se rassure comme on peut, mais sans contact direct, on ne sait pas. J’ai eu des échanges avec une amie proche dont la famille était à St-Martin pendant le passage de Irma. Elle a dû attendre plus d’une semaine avant de savoir que tout le monde avait survécu et allait bien. C’est éprouvant. Stressant.

Après Maria à Rivière Sens.

Bien à l’abri en Suisse, avec eau courante, électricité, téléphone et internet à portée de main, nous décidons de ne rien faire immédiatement. Un peu de décence ne nuit pas. Bien sûr que je pense à mon bateau, bien sûr que je suis inquiet pour les gens sur place, mais finalement, si de mauvaises, voire de catastrophiques nouvelles doivent arriver de Guadeloupe, elle peuvent bien attendre quelques jours. Laissons tous ces gens reprendre leurs esprits, de toute façon on ne peut strictement rien faire à distance. Ce n’est que 4 ou 5 jours plus tard que nous avons enfin des nouvelles. Et ces nouvelles sont plutôt très bonnes relativement à ce qui vient d’arriver. Tout d’abord, tout le monde va bien et est en un seul morceau. Il y a des dégâts, mais c’est moins pire que prévu, en tous cas en Guadeloupe. Pour les Saintes, on ne sait pas trop, tous les moyens de communications vers et depuis l’île sont coupés. Mais il se murmure que ça va, à part des dégâts matériels, tout le monde semble également vivant et entier. Ouf !

Et Azymuthe ? Elie que nous avons au bout du fil nous annonce que oui, il y a des dégâts, mais ces dégâts à première vue, sont plutôt mineurs. Ce n’est pas le vent lui-même qui a causé le plus de casse, le bateau était relativement bien protégé tout au fond de la marina et même si cocotiers et toitures se sont envolées, les bateaux ont joué à frotti-frotta pendant quelques heures. Sauf un franc-bord un peu râpé et quelques griffures sur la coque, nous déplorons une barre de flèche un peu pliée. En revanche, la houle cyclonique arrivée plusieurs heures après le cyclone lui-même s’est engouffrée dans la marina sur une hauteur de 7-8 mètres, se réduisant à 3-4 mètres là où nous avions le bateau.

Azymuthe est blessé.

Ca aurait pu être bien pire…

Et malgré le triple amarrage et le fait d’avoir éloigné les bateau du ponton, cette houle à déplacé toute la ligne de corps-morts de 4 mètres envoyant les bateau sous le ponton et détruisant notre magnifique jupe toute neuve. A part ça ? Rien ! Merci M. Amel de nous avoir conçu et fabriqué un bateau aussi robuste. Notre voisin direct dont le bateau a fait bisou-bisou avec le nôtre n’a plus de safran, suite au talonnement sur le fond de la marina. Notre annexe solidement arrimée sur le pont n’a pas bougé. Bien que relativement protégée, la marina a vu couler un bateau et il y a quelques dégâts sur les pontons.

Lorsque nous arrivons sur place à fin octobre, nous constatons que le bateau est sec. Pas de moisissure, pas d’infiltrations dans la partie habitable et même Georges, notre cactus qui nous accompagne depuis les Canaries n’a pas bronché alors qu’il prenait le soleil dans le cockpit. Un petit peu d’eau de pluie s’est introduite dans le coffre arrière et c’est tout. En conclusion, et au vu de la casse qu’il y a eu un peu partout dans le coin, on peut dire que nous nous en sommes miraculeusement bien tiré. Et, comme je n’ai aucune envie de forcer la chance deux années de suite, cet été 2018, nous avons remis le bateau à terre à Grenade et l’avons retrouvé en pleine forme. Mais ça vous le savez déjà.


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