Abandon !

Comme un symbole...

Depuis notre arrivée à La Graciosa, une petite île sauvage tout au nord de l’archipel des Canaries, je m’étais par moments plongé dans le blog en vue de vous conter notre très grande étape de 8 jours entre Carthagène et Caleta de Sebo, seul village habité à l’année de l’île de la Graciosa, puis notre brève navigation jusqu’à l’île de Lanzarote, plus précisément à Puerto Calero. Entretemps, deux événements sont venus un peu brouiller ma réflexion. D’une part les attentats de Paris le vendredi 13 novembre et d’autre part, une discussion difficile avec Arthur jeudi dernier au petit matin.

Actuellement bien loin de Paris, j’y ai de nombreux amis et de la famille. J’ai donc vécu quelques heures dans la peur de recevoir de mauvaises nouvelles, finalement apaisée par les bonnes, reçues de part et d’autre. Si tout le monde va physiquement bien, émotionnellement, c’est quand même assez difficile à vivre. Au-delà de ces quelques heures de tension, si ces attentats entrainent forcément une réaction immédiate et ensuite une réflexion de fond, ce blog n’est en tous cas pas l’endroit pour cela. Problème clos ou presque, tant il est évident que ces événements —et la situation géopolitique en général— ont provoqués moult discussions et débats parfois très animés dans le carré.

Celles et ceux qui nous connaissent bien, Pascal et moi, ne seront pas surpris d’apprendre que de profondes divergences socio-politiques nous séparent. L’idéalisme fortement teinté de ‘complotisme’ pour le premier versus un certain fatalisme désabusé et blasé pour le second. Si ce n’est pas un problème en soi et même plutôt un bienfait permettant l’approfondissement de la réflexion et l’élévation de la conscience, il y a certaines limites qui, lorsqu’elles sont systématiquement et maintes fois dépassées, mènent au clash et conduisent votre serviteur à de violents éclats de voix qui empêchent Arthur de faire la sieste dans son bocal.

Bref, ce mercredi, à bout de patience et après avoir sans succès demandé à Pascal de m’épargner ses sempiternelles théories, je me suis emporté verbalement, lui conseillant d’aller se faire soigner… Oui, je sais et je suis d’accord avec vous, ce n’est pas très gentil et pas très amical, mais comme je l’ai dit plus haut, il y a des limites. Après une fin de journée passée à nous éviter, puis un bref contact dans un bar à l’heure de l’apéro, nous sommes allés dormir chacun dans ses quartiers sans nous être reparlé.

Jeudi matin, en me réveillant, je me fais la réflexion qu’on ne peut plus continuer de la sorte, que nous devons avoir une discussion franche et claire afin de préserver nos nerfs respectifs et pouvoir ainsi persévérer dans notre projet de voyage avec un minimum de sérénité. Pour moi, il est clair que les sujets « sensibles » doivent être impérativement écartés de la discussion commune, étant entendu que ce genre de débat tourne en rond depuis trop longtemps et que nos positions sont aussi incompatibles qu’irréconciliables. Je me dirige donc vers la machine à café et déguste mon premier café de la journée en fumant une cigarette dans le soleil matinal qui inonde le cockpit.

Au bout d’un moment, je perçois un léger bruit dans le carré. Intrigué, je descends voir et trouve Arthur très agité dans son bocal et presque invisible dans un nuage de bulles.

  • M’enfin, Arthur, qu’est-ce qui se passe ? Tu as déménagé dans une bonbonne de Perrier qui aurait passé le Cap Horn une nuit de tempête ?
  • Non, pas du tout, me rétorque Arthur, c’est Pascal !
  • Quoi, Pascal ?
  • Il a disparu !
  • Comment ça, il a disparu ? On est au port, le temps est calme, l’eau est encore tiède et il sait nager.
  • Non non, il n’a pas sauté par dessus bord, il a fait son sac et il est parti !
  • Mais non, Arthur, tu divagues, regarde, il y a ses chaussures, là, à l’entrée de sa cabine. Il ne partirait pas sans chaussures. Et puis je ne vois pas Pascal partir comme ça sans même un mot d’explications. D’accord, je l’ai engueulé hier, mais c’est pas la première fois, il a l’habitude et généralement il se contente de hausser les épaules et de me regarder avec son air mari, dépité que je ne sois pas accessible à sa « connaissance ».
  • B’en je sais pas moi, il les a peut-être laissées pour faire diversion ! Mais je te jure, il est parti très tôt, sur la pointe des pieds et il avait pas l’air de chercher du papier et un stylo. Il a pris ses sandales et pfuit, disparu.
  • Non, je ne te crois pas Arthur, je vais me refaire un café et fumer une autre cigarette, ça va le faire venir. Il a simplement bu un cortado sur une terrasse comme il le fait presque chaque matin quand on est dans un port. Et puis bon, toi, tu supportes ses élucubrations ? T’as pas envie de l’étrangler parfois, juste pour qu’il se taise ?
  • Bah, tu sais, l’étrangler avec mes embryons de nageoires… Et puis bon, l’eau de mon bocal est un bon isolant phonique et quand j’en peux plus, je me bouche les ouïes ! Pourquoi tu ne fais la même chose, d’ailleurs ? T’as qu’à enlever tes appareils auditifs et basta !
  • C’est ça, Arthur, fais le malin. Je te signale que t’as pas encore eu ta demi-croquette, ce matin. T’as envie de jeûner ?
  • Dis, t’as mal dormi ou quoi ? T’as égaré ton sens de l’humour au fond de ton deuxième café ? On prend les paris. Je te dis que Pascal est parti. Si j’ai raison, double ration de croquettes, ça marche ?
  • Ca marche ! Si Pascal revient, t’es au régime jusqu’à samedi !
  • Miam ! Tope-là, mais pas trop fort, me dit Arthur en sortant sa ridicule petite nageoire hors de son bocal. A part ça, tu devrais aller jeter un oeil dans sa cabine, je ne comprends pas que tu ne l’aies pas déjà fait.
  • Tu sais, je n’ai pas l’habitude de m’immiscer dans les affaires des autres, mais t’as raison, je vais juste jeter un oeil.
  • Excellente idée !
  • Regarde, Arthur, y a son lit qui est défait, il a même laissé son sac de couchage en plus de ses chaussures. Y a aussi l’eau distillée qu’il utilise pour fabriquer son argent colloïdal ! Cela dit, c’est vrai que son iPad et son iPhone ne sont pas là, mais il a aussi pu aller envoyer des messages depuis l’un des nombreux wifi qu’on trouve dans les bistros du port.
  • Y a vraiment pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir… Déjà que t’es sourd… Et t’as regardé dans ses équipets de cabine ? Je parie que c’est vide.
  • Tu commences à me gonfler, Arthur, ton ironie de bon matin, je m’en passe ! Bon, je vais regarder, t’es content ?
  • Bof, tu sais, moi ce que j’en dis, c’est pour ta tranquillité d’esprit.
  • Ok, là je commence à être inquiet, en effet, toutes ses affaires sont loin.
  • Tu vois…
  • Bah, il avait peut-être besoin de prendre un peu de champ, tu vois, de s’aérer la tête… Il est peut-être parti quelques jours pour se ressourcer dans l’île, les paysages sont magnifiques et les nuits sont encore tièdes…Et arrête de rigoler comme un qui aurait gagné à l’euro-million, Arthur. D’ailleurs je vais immédiatement lui envoyer un SMS, tu verras.
  • C’est cela, voui… on va voir.
  • Bon en attendant, je vais boire un jus d’orange sur le port. Bonne diète Arthur… Et ce n’est pas la peine de me regarder avec cet air désespéré.

Et finalement, Arthur a eu droit à sa double ration de croquettes, même si je n’ai pas aimé la lueur ironique que j’ai décelée dans son oeil globuleux. J’ai effet reçu, un peu plus tard, un message aussi laconique que l’était ma demande, « après une nuit de réflexion », Pascal avait « décidé de suivre [mon] bon conseil maintes fois répété d’aller [se] faire soigner », me souhaitant « bon vent ».

Bien. Et ensuite ? Dans l’immédiat, j’ai surtout besoin de me vider la tête, de digérer cette fuite que je ne peux m’empêcher de considérer comme un abandon. Jeudi, puis hier et enfin ce samedi, une foule d’émotions contradictoires m’ont assailli, de la colère à la tristesse en passant par le rire, souvenirs de moments joyeux, complices et cocasses que nous avons partagé depuis ce printemps, lors de la recherche du bateau, puis de son acquisition et de sa préparation et enfin de ces presque 1’200 miles navigués ensemble depuis le départ de Port-Camargue le 24 octobre dernier.

Une chose est sûre, mon voyage ne s’arrêtera pas à Puerto Calero. Autre évidence, je ne remonte pas à Port-Camargue, encore moins en Suisse. Pour que cela arrive, il en faudra un peu plus que la fuite silencieuse de celui qui, au départ, partageait mon enthousiasme et une bonne partie de ma motivation. En clair, je ne renonce pas, je vais simplement poursuivre ce rêve qui est le mien sous une autre forme, avec d’autres équipiers et sans doute dans un rythme différent que celui prévu au départ. Au passage, je remercie chaleureusement toutes les personnes qui n’ont cessé de m’envoyer messages de soutien et/ou aide pratique dans ces moments déstabilisants. Cela fait chaud au coeur.

Pascal, si tu me lis, sache que passé le premier moment de colère et de déception, je ne t’en veux pas. Je suis juste un peu triste. Compte tenu de tout ce que tu as traversé ces sept dernières années, je pensais (et le pense toujours, d’ailleurs) que ce voyage dans le temps long à la découverte, ou redécouverte pour toi, d’autres horizons et d’autres cultures, te permettrait de faire la paix avec cette société que tu honnis, une sorte de renaissance hors du temps et du rythme occidental. Tu m’avais tellement souvent parlé de ton rêve avorté d’aller en Polynésie que je pensais que cela suffirait à t’éloigner progressivement de tes obsessions et de tes rancunes.

Je dois reconnaitre que je me suis trompé, que ma proposition ne peut rivaliser en intensité avec tes peurs de perdre le peu qu’il te reste au pays. Imprégné de tes certitudes et de ta mission cosmique, tu as choisi le repli en terrain connu, même si ce connu apparait souvent pour toi plus perturbant qu’émoustillant. J’en suis navré, mais aussi soulagé, tant il m’apparait maintenant (et à toi aussi, je pense) que la cohabitation sur le bateau devenait chaque jour un peu plus difficile, hormis pour ce qui avait trait à la navigation. Je te remercie de m’avoir accompagné jusqu’à Puerto Calero, je garderais de beaux souvenirs de ce partage. Une page se tourne pour toi, comme pour moi, j’espère que tu ne regrettera pas ce choix que tu as sans doute provoqué à travers ton harcèlement idéologique. En tous cas, ton humour, tes pitreries et tes compétences vont me manquer, forcément. Certaines discussions aussi. Ce que je déplore, moi, c’est ta fuite en catimini, sans même un mot d’explication ou une discussion entre quatre yeux. Peu importe que mon athéisme (ou plutôt mon agnosticisme) froid soit insupportable à ta croyance hébétée. Après ce que nous avons partagé, je pense que j’y avais droit, quelle que soit ta décision finale que j’aurais de toute façon acceptée, cette fois. Une question de respect, non ? Quant à l’argument curatif avancé pour justifier ta fuite, et pour terminer sur une note humoristique, je gage que la faculté risque de t’attendre longtemps. Et, comme un symbole, il reste tes chaussures à l’entrée de ta cabine. Qui me narguent.

Voilà, vous comprendrez que j’aie quelque peine à me remettre pleinement et joyeusement dans la narration des aventures d’Azymuthe. Je reviendrais sous peu, je dois aussi trier les images faites depuis Carthagène et monter une petite vidéo dans laquelle vous aurez une jolie surprise. A très bientôt.


8 Comments

  1. Une page se tourne et mieux vaut que cela se passe sur terre plutôt qu’au milieu de l’océan….😉 Courage et bon vent Oli pour la suite on se réjouit de te lire et je prépare un cafe a Pascal pour son retour parmi nous…..merci Arthur de tes commentaires avisés, vais de ce pas voir si tes frères dans mon acquarium ont autant de bon sens….

  2. Salut Olivier,
    eh bien quelle histoire ! Un des deux marins qui file la queue entre les jambes, sans tambours ni trompettes ! Au moins tu restes vaillant, et surtout tu gardes le sens de l’humour !
    Ne reviens pas trop vite en Suisse quand même ! Une fois là, je t’installerai une ruche, et nous veillerons ensemble à ce que les abeilles n’essaiment pas trop, elles.
    Avec mes cordiales salutations,
    Daniel

  3. Un tournant pas prévu , mais persuadée que tu rebondiras, et ton rêve te tends toujours les bras!! courage et merci pour ce texte rempli d’émotions….

  4. Dans toutes les sortes de navigations, y a souvent le vent qui tourne. Ce qui me réjouis, ce de voir que tu t’accroche à la barre quelque soit le coup de tabac. Il y a ici, des amis qui toujours aurons des pensées positives même si parfois elle sont quelque peu acidulée, mais ça, je sais tu aimes aussi! :) Quoi qu’il en soit, je te souhaite le meilleur des vents possible pour la suite de ton périple!
    Amitiés et au plaisir de te relire et de voir tes photos et vidéos! Biz!

  5. Fabrice (don shimoda

    Salut Olivier
    Ça me fait de la peine pour toi que Pascal soit parti ( il reviendra peut être). Je suis tes aventures depuis ton départ ( tous les matins je me connecte sur ton site et je regarde ta position sur vessel Finder ).
    C’est vrai que la cohabitation sur un bateau peut vite devenir difficile et beaucoup d’amitiés n’y ont pas resiste ( le 1 et propriétaire de mon ancien bateau a traversé l’Atlantique avec un ami d’enfance en 2000,depuis ils ne se sont plus adresser la parole).
    Cela ne doit pas t’empêcher de continuer ton voyage. Ce que tu fais est magnifique. C’est le rêve de toute personne qui aime naviguer. C’est vrai qu’il peut y avoir des moments difficiles ( pannes , mauvaise météo etc) mais il y en a aussi de très bons et de très forts en émotions que seul ce type de voyage peut t’apporter. Tu trouveras d’autres équipiers si tu le souhaites, beaucoup de personnes sont intéressées pour ce type de voyage. D’ailleurs si tu veux on pourrait se faire une traversée ensemble (si je ne suis pas en mission pour mon travail à ce moment la)
    A bientôt
    Fabrice

  6. Pilet Nathalie

    Coucou , je viens de lire tes aventures …d’ailleurs Arthur me plaît ..
    Pour moi rien n’arrive par hasard …..confiance et courage …je te souhaite .
    Plein de gros bisous
    Nath

  7. Salut Oli!
    Ah les rapports humains……..
    Je pense bien à toi et merci pour le partage!
    Bises et continues à vivre ton rêve et nous faire rêver!

  8. Salut Olivier je lis seulement maintenant votre histoire que tu expliques merveilleusement bien, di on peut dire merveilleux dans cette situation. Je ne sais ou vs en etes a l heure actuelle cependant t envoie pleins de bonnes choses pour que ton reve se poursuivre contre vent et marree. Le meilleur et de gros bizous

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